James Boswell, célèbre par son « An account of Corsica» (1768), rend visite en 1764 à Jean-Jacques Rousseau dans sa retraite de Môstier Travers.
Dans son journal intime dont la fortune fut posthume (ses manuscrits ont étés progressivement découverts, les derniers en 1940 ; la première édition française est de 1955 !), en décembre 1764, Boswell note, souvent sous forme de dialogues, ses échanges avec le philosophe genevois. Il joue le rôle d'interlocuteur naïf et désinvolte tout en marquant sa révérence pour le philosophe. Avant de «boswelliser» le héros corse Pascal Paoli, il tente de séduire un rebelle génial, l'auteur de «l'Emile» et de «la Profession de foi du vicaire savoyard» qu'il a relue avant de rencontrer Rousseau.
Ce grand mélancolique rend compte avec humour de sa conversation sur des thèmes divers avec un autre grand mélancolique. L'échange vif dans ses réparties a le charme du naturel, mais qui veut piéger se fait piéger.
Ménageant ses effets, J.J.Rousseau, excellent acteur, coiffé de son bonnet d'arménien, se met en scène avec son chat et son chien, ses amis.
Boswell en relatant le dialogue nous régale d'une savoureuse saynète:
Boswell. - Hier, j'avais l'intention de vous demander une faveur, celle de me désigner comme votre ambassadeur auprès des Corses. Pouvez-vous faire de moi votre Excellence? Avez-vous besoin d'un ambassadeur? Je vous offre mes services: «M. Boswell, ambassadeur extraordinaire de M. Rousseau auprès de l'Ile de Corse ». Voudriez-vous être roi de Corse?
Rousseau. - Ah! là! là! non. Pas moi. C'est au-delà de mes pouvoirs (en s'inclinant très bas), je puis toujours dire: «J'ai refusé d'être roi. ». Aimez-vous les chats?
Boswell. - Non.
Rousseau. - J'en étais sûr. C'est là-dessus que je me base pour juger d'un caractère. Alors vous avez certainement un instinct despotique. Les hommes despotiques n'aiment pas les chats parce que le chat est libre et ne consentira jamais à devenir esclave. Il ne vous obéira jamais, comme le font les autres animaux.
Boswell. - Une poule non plus.
Rousseau. - Une poule obéirait si elle comprenait les ordres. Mais un chat vous comprendra parfaitement et ne vous obéira pas.
Boswell. – Les chats sont ingrats et traîtres !
Rousseau. - Non, ce n'est pas vrai du tout. Le chat est un animal qui peut vous être très attaché; il fera tout ce qui peut vous faire plaisir par amitié.
A ce jeu d'une diabolique «boswellisation », l'auteur des «Confessions» ne s'est pas montré aussi naïf qu'a pu l'imaginer Boswell. Mais le talent de notre Ecossais n'est-il pas le comble de la rouerie? Et à y bien réfléchir les Corses ne ressemblent-ils pas au portrait que fait Rousseau du chat ?
Marie-Jean VINCIGUERRA