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Articulu di u numaru 8, Ottobre di u 2007


Traduzzione

LE CHEMIN DE CROIX DES GHJUVANNALI



Alors que la Guerre de Cent Ans fait rage entre la France et l’Angleterre, période aux nombreux conflits entrecoupés de trêves plus ou moins longues, la Peste Noire décime la population épargnée par les combats !

En ce XIVe siècle, le ciel de la Corse est orageux, violent et chaotique ! La marine génoise introduit en Corse la peste, synonyme de mort. L’Ile est mise en quarantaine, et se retrouve seule, affamée, oppressée par Gênes et son incurie à traiter les problèmes insulaires et les visées aragonaises sur l’Ile, par les guerres intestines et permanentes entre les Seigneurs qui mènent une politique d’alliance et de bascule entre Gênes et Aragon, par les impôts qui rendent exsangues les paysans, et par les hors-la-loi comme Gugliemu Schimagadella dit « l’Ecumeur des ravins » ! C’est aussi le règne de l’obscurantisme, de la superstition, de la terreur des Seigneurs et encore plus celle de l’Eglise avec ses excommunications, son Inquisition et ses guerres saintes !

L’Eglise occupe une place primordiale, elle marque le passage du temps : Noël, Pâques, etc., elle encadre la vie des hommes : naissance, mariage, enterrement, elle les protège ainsi que les animaux, les cultures par l’intercession de ses saints. Puissance spirituelle, les gens d’église définissent la foi et la morale : ils détiennent les Clés du Paradis ! Ils peuvent jeter l’anathème, excommunier quiconque se met en travers de leur chemin voire même convaincre d’hérésie !

Au XIIIe siècle, des courants contestataires s’étaient élevés contre la richesse pas toujours honnête des prélats, leurs mœurs plutôt laxistes, et l’absolution de tout péché pour de l’argent ! Certains « rebelles » restèrent dans le giron de l’Eglise comme les Franciscains, d’autres furent catalogués de sectaires.

Dans « La part du Pauvre », Daniel Le Blevec écrit que « les XIIIe et XIVe siècles vivent une véritable pédagogie de la charité inhérente à la prédication mendiante… A une époque d’aspirations communautaires fortes chez les laïques et à l’imitation de la solidarité fraternelle. » Au XIVe siècle, on les retrouve un peu partout en Europe : les Béguins et Béguines, les Vaudois, les Cathares, etc., et en Corse, les Ghjuvannali.

Voici leur tragique aventure, vue non pas par un historien mais avec les yeux du cœur !

Les Ghjuvannali étaient issus du Tiers Ordre franciscain et vivaient en accord avec la Règle laïque de François d’Assise, règle qui prônait la pauvreté, le don de soi, la simplicité et la non-violence, ils remettaient en question l’autorité ecclésiastique. Venaient-ils du Languedoc ou de la Provence, de la Toscane en remontant par la Sardaigne, rien n’est certain, pas plus que l’origine de leur nom.

On les retrouve installés vers 1348 ( ?) à Carbini dans l’Alta Rocca, à la croisée des chemins de transhumance, mais aussi dans une région au caractère imposant, sauvage et étrange, tournée sur elle-même où l’on peut vivre en ostracisme. A leur tête, il y avait Ghjuvanni Martini, un prédicateur franciscain et plus tard leurs chefs séculiers, Paulu et Arrigu di Tadda, fils bâtards de Guglielminicciu di Tadda, probablement deux seigneurs sans terre et assez opportunistes. Vers 1352, ils sont rejoints par deux membres du Tiers-Ordre de Marseille et un corse, Ristoru, homme habile qui devint leur prêcheur, et qui, devant le tribunal religieux de l’évêque d’Aléria, se parjura pour le salut de son âme, oubliant sa communauté qui ne le revit jamais.

En ce temps de chaos, les Ghjuvannali avaient institué un système communautaire où tous les biens étaient partagés entre leurs familles, cultivant leurs terres, pratiquant le jeûne, l’abstinence, proches de la nature, retraites en montagne, méditation sur les croyances, suivant en tout cela les pas du « poverello » d’Assise dans la pauvreté et l’humilité. Ils se réunissaient dans l’église de San Quilicu, l’église primitive des pauvres, détruite tout comme les Ghjuvannali par l’évêque d’Aléria ; San Giovanni, juste à côté, était l’église des riches ; on dit même que l’étrange clocher de Carbini qui élevait en ces temps-là, ses sept étages, chiffre symbolique et puissant, aurait été détruit par la foudre en représailles de l’hérésie des Ghjuvannali !

Leur mode de vie déstabilisait la féodalité de la Terre des Seigneurs ainsi que l’Eglise dont ils remettaient en question les dogmes, le faste des évêques et des prélats mondains, dans leur recherche de pureté. Ils croyaient dans l’Apocalypse et voyaient dans la Peste Noire et les maladies, les signes d’une fin proche, une purification. Les Franciscains dans l’Ile ont toujours été le réconfort des pauvres, toujours très présents ; les Ghjuvanalli enterraient les pestiférés sans rien demander en retour. Leur combat montra la voie et conquit la Corse. La menace grandissait… L’Inquisition est l’arme du pouvoir qui force ses doctrines, tout d’abord la présentation des tortures puis le passage à l’acte !

En 1354, les Ghjuvannali furent foudroyés par l’excommunication de Raimondu, évêque d’Aléria : « pas de logement, pas de commerce avec eux, biens confisqués, ceux qui les aideront seront frappés d’anathème, ceux qui se repentiront auront une remise de pénitence de deux ans comme pour les croisés! ».

Sur appel des Ghjuvannali, l’Archevêque de Pisa leva l’excommunication ; Raimondu passa outre et appela le pape Innocent VI comme arbitre qui confirma l’excommunication. Qualifiés officiellement d’hérétiques, la phase de persécution commença. Hérétiques peut-être mais pas repentis, traqués comme des bêtes, malades de la pluie, du froid, de la peur, enterrant leurs morts où ils tombaient, la longue marche de Carbini au couvent franciscain d’Alésani fut leur chemin de croix ; ce ne fut qu’un court instant de répit, ce n’était que pour mieux reprendre leur marche vers leur mort !

Sont-ils morts en Castagniccia, tel le dit la légende, massacrés pas les soldats au couvent d’Alésani, leurs sépultures refusées comme exemple pour les paysans ? Les six derniers Ghjuvannali, eux, furent brûlés en 1357 à Ghisoni. On dit que le prêtre en voyant la jeunesse des condamnés entonna le Kyrie, Christe Eleison, et lorsqu’ils disparurent dans les flammes une colombe s’éleva dans le ciel et la nature salua leur pureté et leur martyr en reprenant à son tour le Kyrie, Christe Eleison. Depuis ce jour, au dessus de Ghisoni, les monts Kyrie et Christe Eleison rappellent aux vivants que toute cette violence fut pour le retour de la « paix » dans le piève de Carbini ! Il fallait purifier, mais purifier quoi ?

Dapoi issu ghjornu, sopr’à Ghisoni, i monti Kirie è Christe Eleison dicenu à i vivi ch’ell’era per ch’ella torni a pace in a pieve di Carbini, tutta ‘ssa viulenza !

Ci vulia a purificà, ma purificà chè ?

En 1358, Sambucciu, chef d’une jacquerie, reprit les idéaux des Ghjuvannali sur le plan social et économique : il lutta contre les abus des seigneurs alliés du roi d’Aragon, affranchissant l’En-de-çà-des-Monts dont les terres féodales devinrent « Terra di Comune », mais faisant ainsi le jeu de Gênes qui s’installa dans l’île !

En cathédrale,
Les cris de silence,
Au-dessus du village,
Cendre d’hérésie
Sur la neige,
pins calciné
officiant dans l’encens,
Né en exil
Blessé de cailloux
Cerné de cuirasses de schistes,
Toi, à la couronne de bogues,
Christe Eleison.
Marie-Jean Vinciguerra

Lisabetta Studd


Remerciements à :
L’Originel « l’Ile des Seigneurs »
Lady Dorothy Carrington « L’Ile de granit »
Dominique Tiberi, France3 Corse
Le Mémorial des Corses
Marc-André Turchini, Bibliothèque de Bastia
Les différents sites internet visités