Antone Maria Graziani hè prufessore
di l’università à l’IUFM di a Corsica.
Hà scrittu parechji articuli è libri
nant’à a storia di l’isula è i so
persunaggi, cum’è Sampieru o u rè
Tiadoru. Oghje ghjornu, Antone Maria
Graziani hè u principale specialistu di
Pasquale Paoli. Hà scrittu una
biografia di u babbu di a patria
(edizione Tallandier, 2002).
Risponde à e quistione di A Nazione.
Qu’évoque pour vous la commémoration actuelle ?
Lorsqu’on voit confondre dans le livret d’accompagnement des commémorations nationales tyrannie et despotisme on peut
rapprocher ce genre de déclarations d’autres déjà entendues : « Paoli n’est pas mort à Ponte Novu ».
Mais qui a dit que Paoli était mort à Ponte Novu ? Et qui a dit que Paoli était un tyran ? Prêter aux autres des déclarations
qu’ils n’ont pas faites permet au sycophante de masquer ses propres sentiments notamment sur le Généralat ou sur la constitution de 1755.
En fait, on sent bien derrière tout cela la nostalgie du bicentenaire de la Révolution française. Le problème c’est que personne n’a en
tête d’appuyer sur la touche bis. Que la chute du Mur de Berlin a entraîné une importante mutation dans la lecture des événements de la
Révolution française, mutation qui transparaît y compris dans les travaux d’historiens favorables à la période 1793.
Il est indéniable que Paoli a adhéré à 1789, appelant de ses vœux la libre union à la France, mais il est tout aussi historique de
dire que les hommes de 1793 ne voulaient plus de Paoli pour certains et peut-être plus de la Corse pour d’autres. Et que Paoli a alors
choisi l’Angleterre : n’écrit-il pas en 1795 et même en 1796 « notre flotte » pour parler de la flotte anglaise ? Détacher une phrase d’un
ensemble est aisé, rentrer dans la complexité d’un personnage confronté à l’obligation de faire des choix dans des circonstances particulières
est autrement plus difficile.
Un autre historien affirme dans une interview pour « Nice-Matin » que Pascal Paoli ne soutiendrait pas aujourd’hui la violence politique.
Qu’en pensez-vous ?
La violence n’a jamais fait peur à Paoli, pas plus qu’aux autres révolutionnaires du XVIIIe siècle. Quant à savoir ce que penseraient les
dits révolutionnaires de ce qui se passe aujourd’hui c’est une question surréaliste…
Paoli continuateur de Théodore…
J’ai lu aussi cela. Hyacinthe Paoli a du rencontrer quelques jours dans sa vie le dit Théodore. Hyacinthe était bigot :
Pascal Paoli raconte qu’il lui faisait faire ses exercices spirituels le soir et l’on sait comment il lui répondit lorsqu’il
voulut en faire un prêtre ! Alors lui voir jouer le rôle de vecteur de la pensée de Théodore auprès de son fils…
Paoli et la Franc-maçonnerie ?
Cela fait très longtemps qu’en France on a abandonné l’idée de l’abbé Barruel qui faisait de la Révolution française le
résultat d’un complot maçonnique. Il n’y a pas eu non plus de complot maçonnique pour les Révolutions de Corse.
Dans la vie de Paoli, la franc-maçonnerie compte pour peu de choses avant son séjour en Angleterre.
La première mention de la franc-maçonnerie dans l’environnement de Paoli inédite à ce jour et que je publie dans le 3e
volume de la correspondance figure dans une lettre d’un Bastiais en 1765 qui affirme que Pascal Paoli arrange les affaires des
franc-maçons bastiais, ses protégés. Et c’est tout…
Que pensez-vous de la « Lettre à Paoli » de Frédéric récemment publiée ?
C’est extraordinaire ce que la haine de Paoli et quelque part d’une certaine Corse peut faire réaliser…
Il y a quelques années on nous avait déjà fait le coup avec la publication du pamphlet de Buonarotti, un document
parfaitement connu, déjà publié et édité cette fois-ci… sans note ! Autant dire rien d’un point de vue historique,
alors que les travaux sur Buonarotti sont légion en Italie. Ensuite on a un sociologue qui publie un travail sur le
racisme pro-corse, avec comme base une série d’articles pris dans « Nice-Matin », dans ces articles « people » qui se commettent
l’été, en dernière page : que pense Guy Bedos, Karl Zéro, Véronique Genest de la Corse. Une publication anecdotique.
Mais voilà que le même sociologue donne la leçon aux historiens. Et qu’il publie une « Lettre à Paoli », autre texte parfaitement
connu, faussement attribué au « neveu » ou au « fils » de Théodore, dont l’auteur est un aventurier polonais,
devenu l’ami de Théodore sur la fin de sa vie, appelé Frédéric Vigliawiski. Un texte qui a sa valeur, si on le
replace dans son environnement anglais. Mais, bon, le travail historique doit être trop subtil pour notre historien en herbe…
« Air de Naples » ou « air de Londres » ?
C’est tout le problème de la formation d’un individu. Lorsqu’on aura dit qu’un individu continue à se former tout au
long de sa vie et que Paoli a approfondi sa pensée en Angleterre qu’aurons-nous dit de plus qu’une évidence ?
Il a sans doute plus de temps alors pour écrire ce qu’il pense, il rencontre des gens très brillants…
Mais est-ce que cela fait véritablement changer sa pensée et est-ce que cela change ses aspirations ? On peut en douter :
parmi ses très proches en Angleterre, il y a Edmund Burke, qui sera le prototype du contre-révolutionnaire et James Boswell qui sur
la question de la Révolution française est plus proche de Burke que de son ami Paoli, et cela n’empêche pas Paoli de choisir
de participer à la Révolution française.
Paoli, autonomie, séparatisme ?
Paoli est d’abord le continuateur des Révolutions de Corse. En 1755, à la suite de Giovan Pietro Gaffori il est clairement le
représentant d’une île indépendante, avec un authentique sens de l’Etat. C’est cette période qui le fait connaître : 90% des portraits de Paoli
datent de 1764 à 1769 ; c’est alors qu’il intéresse l’Europe et les Etats-Unis, pas en 1790…
La révolution française, à laquelle il adhère en 1790, n’est qu’un des maillons de la chaîne des Révolutions.
Le débat « français » sur la spécificité du républicanisme national mériterait d’être un peu aéré. Cessons de nous gausser
de l’exception française : la République n’a pas été « inventée » ex nihilo en 1792 à Paris ! Elle emprunte à tous ceux qui la précède,
comme le montrent nombre de décisions et de textes de 1789 (la Déclaration des Droits est largement « inspirée » par les Déclarations
américaines ; le département dans son aspect géométrique est emprunté aux découpages de la zone de frontières des Appalaches, etc.).
Mais en France, la révolution américaine, souvent dévaluée, est finalement peu enseignée et la révolution anglaise qui les a précédées
toutes deux et qui a longtemps servi de base intellectuelle aux « Lumières » est rejetée dans les manuels scolaires dans la leçon sur
l’Ancien Régime. Alors que Paoli comme John Adams peuvent écrire à la veille de la Révolution française qu’ils considèrent
la constitution anglaise comme supérieure à la constitution américaine… et à la constitution française promue à un brillant avenir
(promulguée en 1791, elle sera abandonnée pour une constitution de l’An II qui a pour caractéristique principale de n’avoir jamais été
appliquée !).
Paoli, qui a pensé en 1790-1793 obtenir une autonomie importante pour la Corse dans le cadre français puis sans plus de succès en
1794-1795 dans le cadre anglais, a échoué à faire prendre en compte par ces Etats la dimension particulière de son île.
Mais pouvait-il avec les traditions monarchiques ou héritées de la monarchie obtenir gain de cause, on peut en douter.
La Révolution française, comme l’a bien noté Alexis de Tocqueville, emprunte aussi à la monarchie et je ne comprends pas bien ce
qui permet de voir dans la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 une manifestation d’une « large décentralisation »
qui aurait pu offrir à Paoli « des voies nouvelles »…
La bonne approche de Paoli selon vous ?
Une approche qui prenne en compte toutes les parties de la vie de Paoli : le continuateur d’une révolution commencée par d’autres –et
il y a beaucoup de Corses, on l’oublie trop souvent qui ont versé leur sang pour celle-ci- ce que j’ai appelé « le fils du général »
dans l’exposition ; le général de la nation, engagé pour et avec son peuple ; l’homme des Lumières, enfin, partisan d’une indépendance
ou à défaut d’une large autonomie dans une union largement consentie…