En 2006 et au cours du premier trimestre 2007, on vous a vu souvent en première ligne...
Croyez-moi, ce n’est pas de gaieté de coeur... Nous nous réjouissons d’ailleurs de l’issue heureuse qui a pu être trouvée,
tant avec l’exécutif de la CTC qu’avec l’Etat, car hier l’un et l’autre nous refusaient ce qui nous revient de droit. Nous prenons
donc un nouveau départ sur des bases raffermies et plus claires. Cependant, que d’énergie dépensée pour ne pas régresser !
Mais il n’y aucune ambiguïté dans ces événements: l’université de Corse y a renforcé sa détermination à se développer et à
connaître le succès ! Ces péripéties nous confirment dans l’idée que, s’il nous faut refaire la même démonstration, nous la
referons sans la moindre hésitation.
Il semble que dès le début l’université ait connu des difficultés...
C’est sans doute dû à l’ambition qui l’a conçue! Depuis deux cent quarante ans en effet, par delà les changements d’époque,
la diversité des temps et les modifications des données économiques, sociales et politiques, on voit se dessiner une logique pérenne.
Une voie apparue au temps des Lumières, une voie qui porte tout droit à notre temps et qui ne va pas s’arrêter là, soyez-en sûr ! Elle
ouvre sur l’avenir et nous y cheminons, certains que nous sommes de recueillir les fruits de notre attitude. Paoli a placé la création
de l’Université au centre d’un projet global, articulé à l’ensemble d’une œuvre dont la portée englobe
et dépasse les limites de l’île.
Certains commentateurs considèrent que le projet était surdimensionné eu égard aux moyens de l’île.
Paoli n’ignorait pas que l’Europe de son temps disposait d’établissements de qualité et de grand prestige;
les Corses ne se privaient d’ailleurs pas de les fréquenter, en particulier les facultés d’une Italie toute proche.
Aussi la création d’une université sur un territoire tel que la Corse de cette époque revêt-elle une signification
extrêmement importante, qu’il s’agisse de conforter l’affirmation nationale corse ou de lui fournir les instruments
concrets de se réaliser dans ce qui se définissait alors comme la modernité. La décision de créer l’université paoliste
intervient dans un contexte historique qui lui confère une mission insigne. Il dénote une pensée d’avant-garde, dans le
bouillonnement général du projet des Lumières qui parcourt l’Europe entière et se heurte aux vieilles crispations des
sociétés liées à l’absolutisme.
Donc, encore et toujours, le vieux rêve d’un Homme nouveau?
Non pas un rêve, mais un projet, politique et social ! De quoi s’agissait-il en fait ? De former une nouvelle génération de cadres qui assureraient le futur développement de l’île. Il fallait donc les affranchir des conventions idéologiques ancrées dans les sociétés environnantes. Cette jeunesse, dans la vision de Paoli, devait se former et acquérir les compétences nécessaires à cette ambition sans toutefois perdre le contact avec la terre et la culture natives. En demeurant ainsi au coeur de la culture, des aspirations et de la vie quotidienne de leur patrie, ces jeunes gens paraissaient mieux à même de comprendre leur milieu et d’inventer un modèle de développement social adapté, au moment précis où l’on pouvait pressentir l’effondrement des sociétés d’Ancien régime et percevoir les frémissements de la naissance de Temps nouveaux. Il ne s’agissait pas seulement “d’étudier au pays », ni de créer un corps de fonctionnaires dévoués corps et âme à l’administration locale. Le projet paoliste visait plus haut. Et plus loin.
1765-1768: trois ans, c’est maigre pour une oeuvre de cette envergure!
L’université ne tarda pas à être fermée du fait de la conquête française. Dès la fin de la guerre, on voit les Corses réclamer sans cesse sa réouverture. A certaines périodes celle-ci sembla n’être plus qu’une question de mois, voire de semaines. Ainsi en 1820, au cours d’une mémorable séance de la Société d’Instruction publique de la Corse. Le rapport présenté par Jean-Augustin Santini annonçait l’immense de l’événement. Mais le projet échoue, sans explication précise. Mais les documents d’archive nous en indiquent clairement les causes: l’idée de reconstituer à Corti un établissement supérieur s’appuyait sur un courant d’opinion symbolisé par Salvatore Viale et de ce fait, suspect aux yeux de l’administration, qu’il s’agisse de l’académie, de la préfecture ou du ministère.
Sans se décourager, le Conseil Général de la Corse continua, tous les ans, à voter les crédits nécessaires à l’ouverture des facultés prévues à Corti. En 1829 l’archive porte la trace des derniers efforts de Santini, devenu entre-temps inspecteur d’académie. Peine perdue ! Pour être secrète, l’opposition n’en était pas moins forte. Par calcul idéologique, l’Etat veilla soigneusement sur la fermeture de l’université de Corse.
Il paraît que jamais ne fut abandonnée l’idée de la réouverture...
Rien d’étonnant, dans ces conditions, à voir cette question inscrite dans les priorités du programme des associations et mouvements étudiants de la revendication des années 1970 : CSC, “Palazzu Naziunale”, “Università di Estate”, etc... et, bien tendu, les militants politiques. Le Directoire mis en place après la mission Libert Bou suscita une réflexion collective originale à propos des contenus de l’université à venir. 1976 : tous les espoirs sont ruinés avec la fin de la mission Bou, la suppression du Directoire et la nomination de Pascal Arrighi comme président de l’Université. Une époque marquée par des ralliements peu honorables mais aussi par de belles attitudes de résistance. Ainsi Farrandu Ettori refuse le siège qui lui est offert dans le Conseil nommé par Paris. Una manière moderne d’être paoliste. Les années qui ont suivi s’inscrivent dans l’actualité, avec des phases de progrès et des soubresauts. L’Università di Corsica a grandi. Elle a mûri.
Le bilan vous semble donc positif, au terme de 26 années d’existence?
L’heure n’est pas encore aux bilans, mais nous disposons tout de même de quelques critères d’évaluation.
A la réouverture en 1981, des locaux prévus pour 500 étudiants tout au plus recevaient 350 personnes (sans doute pensait-on qu’il n’y aurait jamais un tel effectif!). Mais cela fut de courte durée: dix ans après, en 1991 on avait dépassé les 1500 (dans des locaux restés à une capacité d’accueil de 500!). En 1998 on passait à 3200 et en 2006 à 4200! Les chiffres sont éloquents, plus que les préjugés, les préventions et la rumeur.
Certes, mais on vous reproche de ne pas offrir la gamme complète des formations que souhaitent les Corses...
C’est sans doute vrai, mais l’offre est néanmoins conséquente. Ne parlons pas des filières en vue, comme la première année de médecine... Pour la pédagogie et la formation, notre université propose actuellement 140 années de formation, bâties sur un modèle européen (LMD : Licence, Master, Doctorat) conçu pour favoriser l’accueil et les échanges . Voulez-vous une autre preuve de l’ouverture internationale ? Sur nos campus sont recensées 55 nationalités. Les conventions de partenariat nous unissent à 100 universités sises sur l’ensemble de la planète. L’université de 2007 est largement ouverte sur le monde: elle rejoint ainsi l’idée de Paoli qui présida à sa naissance.
On entend pourtant s’élever des critiques à propos des personnels, du niveau de la recherche...
Laissons la rumeur et observons les faits. Voici quelques indicateurs pour la recherche et la vie de l’institution. Il y a à Corti 230 enseignants titulaires, 590 intervenants professionnels associés et chargés de cours, ainsi que 130 personnels administratifs. Pour ne citer que les publications de niveau international (c’est-à-dire dans des revues et éditions pourvues de comités reconnus internationalement) Corti en produit 250 par an, en plus des publications courantes.
Un autre trait marquant et authentifié par la reconnaissance d’instituts supérieurs comme le CNRS, est l’organisation qui régit les activités de recherche. Les problématiques retenues réunissent les priorités de la recherche internationale et l’intérêt de leur application au terrain corse. L’articulation se fait sur 6 grands projets portés par nos chercheurs
1-Risques et Feux
2-Identités et Patrimoines
3-Dynamiques des Territoires
4-Gestion de l’Eau
5-Energies renouvelables
6-Ressources Naturelles
Cette organisation est reconnue au plus haut niveau (UMR: Unité Mixte de Recherche du CNRS). Deux exemples, pour être concret: les DVD d’apprentissage du corse Incorsu et InCorsu+ (thème 2), l’activité aquacole et la Faculté mondiale de l’Eau (thème 4).
Vous êtes donc un président heureux, fier et comblé de voir qu’à Corti la formation et la recherche sont au même niveau que partout ailleurs?
Pas d’état d’âme car on ne chôme pas! Toute personne qui travaille à Corti connaît la valeur de l’oeuvre collective à laquelle elle contribue. Il y a ici une population dont il faut assurer l’activité, les revenus et le développement, comme partout, d’où la nécessité d’une gestion du présent et des besoins en formation et recherche. Mais notre université a une mission supplémentaire, au service d’une transformation en profondeur de la vie sociale. Avec 20000 diplômés depuis 1981, l’effort engagé peut prétendre à donner l’essor à une société rénovée. Cette transformation, je la vois s’opérer grâce à la connaissance...
Naturellement, une société qui compte sur un savoir fort, au niveau général et technique, de nature à accompagner le développement économique?
La connaissance ne se borne pas à ce que transmet l’école. Viser un niveau élevé, entrer en compétition en vue de l’excellence définit une ambition commune à tous les établissements d’enseignement supérieur, mais on ne saurait se satisfaire d’une telle mission. Le savoir scientifique et technique n’est pas toute la connaissance et ne se confond pas avec cette dernière. La connaissance telle que je l’entends est un capital et une valeur au sein de la modernité. Il faut nourrir l’un et l’autre grâce à la compétence. Or celle-ci repose sur la maîtrise de la culture (environnement, patrimoines, transmission des savoir-faire) et les différents modes de l’engager dans un contexte moderne qui partout porte la marque de la mondialisation. C’est en cela que l’université est un vrai laboratoire où s’invente l’avenir de la Corse...
A travers l’innovation ?
Bien entendu, mais une innovation guidée et adaptée aux capacités d’intégration et d’assimilation que possède le territoire spécifique de la Corse. Nous sommes ainsi ramenés aux 6 projets de recherche définissant la forme particulière de compétence à développer sur notre territoire et à exporter au-dehors.
Mais n’est-ce pas une reprise du vieux concept de l’île-laboratoire ?
Ce n’est pas le même esprit! Il ne saurait s’agir d’expérimentations tous azimuts et marquées par une créativité désordonnée. Il nous faut enfin réussir, individuellement et collectivement, dans les domaines où nous avons été privés d’action jusqu’à ce jour. On peut en effet considérer que la Corse est venue directement se greffer sur la société de consommation, sans transition aucune, sans l’étape intermédiaire de la société industrielle. Directement, de l’espace agropastoral à l’univers de la consommation. Voilà pourquoi nous vivons sans savoir où nous allons, nous contentant de miettes alors que nous pourrions développer la richesse de nos ressources. Entreprendre chez nous et à partir d’ici, voilà ce que nous ne savons guère maîtriser.
“Corsica ùn averai mai bè”... c’est donc la vieille fatalité corse?
Vous plaisantez ? Bien sûr, aucune fatalité ! Il nous faut bâtir une société nouvelle. Raisonnablement, en permettant d’accéder aux compétences que j’ai citées. L’avenir, cela se maîtrise en le fondant sur deux axes: la connaissance offerte à tous et un statut citoyen corse proposé à tous ceux qui veulent s’assumer de cette manière.
Pourtant, une telle volonté d’être corse est définie par un projet politique. N’est-ce pas quitter la formation et la recherche?
Pas du tout ! Naturellement, c’est de la politique, mais à un niveau noble et élevé. L’université trouve sa signification dans les perspectives que se voit ouvrir la société corse. Comme tous les autres, les Corses ont besoin d’espérer et d’entreprendre. L’avenir est en germe dans le présent. L’utopie positive est déjà inscrite dans les faits. La volonté d'être corse se vérifie au quotidien. Il convient de lui assurer une réalité, et d’en finir avec les approximations et l’incantation. Chaque citoyen corse a le devoir d’apporter sa part au développement commun, en respectant la culture, mais aussi en s’assurant la maîtrise du sol. La connaissance telle que je l’entends trouve son sens pour l’avenir de notre société.
Vouloir être corse réclame que l’on oeuvre pour le développement individuel et collectif, mais exige une contrepartie : le droit à la dignité d’un travail conforme à ce que l’on est. Ce n’est pas un héritage inerte, mais un processus fondé sur trois principes : conscience, culture et compétence.