Le rapport de l’INSEE paru en janvier dernier a fait clairement apparaître que les jeunes Corses étaient toujours aussi nombreux à quitter leur île. Quelles sont leurs motivations et les raisons qui engendrent une telle situation ?
Rien n’est plus naturel que le départ des jeunes. Les voyages ne forment-ils pas la jeunesse ? De part le monde, combien de jeunes quittent leur pays pour travailler à l’étranger ? On évalue ainsi à 300000 le nombre de français qui seraient partis s’installer à Londres ! La plupart d’entre eux sont diplômés et quittent la France car les salaires perçus outre Manche rendent leur ascension sociale plus aisée.
En ce qui nous concerne, le virus de l’exil est si répandu que nous n’avons nullement besoin de statistiques pour en mesurer l’importance. Il en devient presque culturel, endémique. Rappelons que la Corse est la seule île de Méditerranée à avoir vu sa population décroître durant le siècle dernier. Qui d’entre nous n’a pas un oncle, un cousin, un grand-père qui n’a pas travaillé et vécu en France ? Combien d’entre eux ne reviennent que l’été ? Combien languissent tout l’hiver ce retour toujours trop bref ?
Autrefois, ils allaient occuper un emploi dans les douanes, la police ou bien encore aux PTT. Il n’en n’est plus de même aujourd’hui. Ce sont des étudiants qui s’en vont dans d’autres conditions. L’ouverture de l’Université a permis la démocratisation de l’enseignement supérieur en Corse. Pourtant la mobilité sociale demeure faible et l’exil toujours aussi attractif.
Depuis 25 ans, l’Université et les autres organismes de formation ont produit un capital humain considérable qui ne profite pas assez au développement économique de la Corse. Il est vrai qu’à l’issue de leurs études, les diplômés se retrouvent confrontés à un véritable désert économique. Les quelques entreprises, les rares commerces et les emplois publics ne suffisent pas. C’est ainsi que de nombreux jeunes Corses sont confrontés à un véritable dilemme. Certains s’exilent pour occuper des emplois correspondant à leur niveau de qualification quand d’autres parviennent à travailler chez eux, en sacrifiant alors les perspectives de carrière auxquelles leur formation leur permettait de prétendre.
L’Université remplit pleinement son rôle lorsque elle produit de jeunes diplômés. Il est juste et vital pour la Corse qu’elle poursuive cette mission. Néanmoins, elle ne suffit pas. Le capital humain ne permet pas à lui seul la réalisation pleine et entière des potentialités économiques de la Corse. L’Université apparaît comme une condition nécessaire mais incapable à elle seule de déclencher le développement économique. Il faut créer un environnement favorable à l’insertion professionnelle des jeunes. Pour cela, nous avons besoin à la fois de PME et que l’on incite les jeunes à la création de leur propre entreprise.
Les élus clanistes n’évoquent pas pour leur part ces problèmes concrets. C’est la misère, la précarité, l’assistanat, la résignation et l’absence de véritable économie qui leur permet de maintenir leur pouvoir politique. Ce n’est pas une fatalité si la technopole de Bastia fut un désastre…
Nous devons également faire évoluer notre regard sur les entreprises. Le développement économique passera inévitablement par elles, quand bien même étrangères. N’agitons plus le spectre de l’exploitation capitaliste de la Corse. Les entreprises doivent permettre aux jeunes Corses de travailler chez eux tout en occupant des emplois en adéquation avec leur formation. En Irlande où le niveau social était le plus bas d’Europe, on constate que le développement économique est possible. Ne sommes nous pas capables de réaliser ce que d’autres ont réussi ? C’est la fiscalité attractive de l’Irlande qui a intéressé de nombreuses entreprises. Parmi elles, on compte même Miscrosoft de Bill Gates. En l’état actuel des choses, force est de constater que rien n’encourage aucune entreprise recrutant des personnels hautement qualifiés à s’installer en Corse.
En toute honnêteté, il ne faut pas chercher du côté de la violence politique les raisons des réticences des investisseurs. Les raisons sont ailleurs. Si en 1962 la Corse était exsangue et la démographie à son plus bas niveau, c’était parce que les clanistes pourvoyaient la France en Corses exilés. Ne confondons pas la cause et la conséquence. Depuis, des hommes et des femmes se sont révoltés et ce serait de leur faute si la Corse ne parvient pas à être attractive auprès des entrepreneurs, mis à part les spéculateurs ? Malgré cette conjoncture défavorable, il existe quelques réussites exemplaires, dont nous devons nous inspirer mais elles ne doivent pas pour autant masquer l’indigence économique que chacun d’entre nous connaît et subit.
La mise en place d’un statut fiscal adapté est une des clés de la résolution de ce problème. Il fut une revendication majeure au cours des années passées. Bien que l’exil et la précarité perdurent, cet instrument au service du développement sombre dans l’oubli des décideurs. Pourquoi ? Les clanistes ont-ils peur de voir un jour la Corse se développer ? La connivence entre certains hommes politiques et les spéculateurs a-t-elle contribué à remiser cet outil au placard ? Leur silence ne saurait nous faire oublier l’importance de l’exil. Comme le dit la chanson de A Filetta, nous sommes de ce pays, alors donnons-nous tous les moyens d’y vivre !
Sébastien QUENOT